
«D'ailleurs, cette vieille Française et son petit-fils, en réalité, ils n'étaient pas…» Je poussais plus loin ce qui devenait, malgré moi, une œuvre de destruction. Je dus m'en apercevoir à la petite grimace de dépit qui glissa sur le visage de la femme. «Cependant tous les personnages sont bien réels!» terminai-je comme pour donner la preuve d'une origine contrôlée.
Je ne sais pas si elle était consciente que c'étaient ses éloges qui m'avaient entraîné dans cet épanchement absurde. Sa déception fut celle d'un numismate qui s'extasie devant les monnaies anciennes apportées par un terrassier, en commente finement l'époque et le lieu de la frappe et qui voit soudain l'ouvrier attraper un précieux ducat et l'estampiller de son croc pour démontrer que c'est bien de l'or.
Sa voix ne changea pas. «Oui, c'est ça… Mais je voulais vous dire qu'il y a, surtout dans la dernière partie, là où vous parlez du pilote, trop de choses brutes, pas du tout retravaillées par l'imaginaire. Et puis, le personnage du général, cette rencontre…
– Mais tout cela est vrai…
– Justement, c'est ça qui cloche. Trop vrai Pour un roman.»
Je partis informé d'un ultimatum poli mais ferme me sommant de réécrire la partie en question.
L'esprit de l'escalier me visita non pas dans l'escalier, trop étroit et dangereux pour penser à l'écriture, mais sur la courbe du trottoir filant vers la rue du Bac. Parmi un flot d'arguments tardifs, vint le débat sur la vérité et la fiction déclenché par Guerre et Paix. Une critique assassine, des historiens trouvant dans le livre plus d'un millier d'erreurs, et ce verdict dans un journal: «Si cet auteur avait tant soit peu de talent, il faudrait le maudire.» Mais surtout l'avis du vieil académicien Narov qui ne pouvait pas pardonner à Tolstoï l'image dégradante du grand chef d'armées Koutouzov.
