Car la veille de la bataille décisive contre Bonaparte, on voit le sauveur de la Russie se prélasser dans un fauteuil, posture passablement relâchée et fort peu militaire, et, suprême injure, plongé dans un roman français! Les Chevaliers du Cygne de Mme de Genlis… «Quelle imagination perverse a pu créer une scène aussi fausse? tempêtait l'académicien. Koutouzov en ces heures tragiques était sans doute en train de scruter les cartes d'état-major ou, au pis aller, de lire du Jules César.» Difficile de contredire Narov qui a participé à la bataille où il a même perdu un bras. Et pourtant… Après sa mort, on trouvera dans sa bibliothèque une quantité de romans français, dont Les Chevaliers du Cygne avec cette mention manuscrite sur la page de garde: «Lu à l'hôpital où, fait prisonnier par les Français, je soignais mes blessures.»

Je regrettai, quelques secondes, de ne pas avoir raconté l'anecdote à la directrice littéraire. Mais en fait, cette histoire démontrait-elle vraiment quelque chose? Les cartes d'état-major ou Mme de Genlis? Peut-être tout simplement la mélancolie d'un vieil homme à qui il reste un an à vivre, un homme qui a vu tant de guerres, tant de triomphes et tant de défaites, et qui, «en ces heures tragiques», laisse son regard errer dans la sérénité d'une belle journée du début de septembre. Ce calme disparaîtra demain, il le sait, sous la terre retournée par les explosions, sous le piétinement des centaines de milliers d'hommes pressés de s'entr'égorger, sous les flots de sang que perdront cinquante ou cent mille victimes prévisibles. Et quelque temps après y régnera de nouveau le même calme, brillera le même soleil et voleront les mêmes fils de la Vierge.


En descendant la rue du Bac, je me disais que, pour sortir de l'enfantine équation entre le réel et l'imaginaire, il fallait probablement noter juste ces instants tout simples de la présence humaine. Le regard du vieux Koutouzov devant une fenêtre ouverte sur le ciel de septembre… Rien d'autre.



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