
Je regrettai, quelques secondes, de ne pas avoir raconté l'anecdote à la directrice littéraire. Mais en fait, cette histoire démontrait-elle vraiment quelque chose? Les cartes d'état-major ou Mme de Genlis? Peut-être tout simplement la mélancolie d'un vieil homme à qui il reste un an à vivre, un homme qui a vu tant de guerres, tant de triomphes et tant de défaites, et qui, «en ces heures tragiques», laisse son regard errer dans la sérénité d'une belle journée du début de septembre. Ce calme disparaîtra demain, il le sait, sous la terre retournée par les explosions, sous le piétinement des centaines de milliers d'hommes pressés de s'entr'égorger, sous les flots de sang que perdront cinquante ou cent mille victimes prévisibles. Et quelque temps après y régnera de nouveau le même calme, brillera le même soleil et voleront les mêmes fils de la Vierge.
En descendant la rue du Bac, je me disais que, pour sortir de l'enfantine équation entre le réel et l'imaginaire, il fallait probablement noter juste ces instants tout simples de la présence humaine. Le regard du vieux Koutouzov devant une fenêtre ouverte sur le ciel de septembre… Rien d'autre.
