
Il parle sans aucune volonté de frapper mon imagination, reconnaît qu'enfant il n'a retenu que des détails, souvent de peu d'importance. Je sens que mon récit pourrait rejoindre le sien mais qu'il faudrait, pour cela, revenir à l'adolescent qui écoutait l'histoire du collier brisé et du pilote survolant l'infini des glaces, l'adolescent qui a vu ce général français au milieu des steppes par-delà la Volga. Un instant, je suis sur le point de l'avouer, lui aussi semble deviner ce passé en moi… Puis nous constatons tous les deux la beauté de la Croix du Sud, particulièrement superbe en cette nuit d'automne, et nous nous quittons.
II
De cette adolescence, il reste un début de matinée devant la porte entrebâillée de l'infirmerie. Je suis là, la main déjà prête à frapper, déjà je vois la femme assise à l'intérieur quand, soudain, ce geste: la femme serre son sein gauche et le masse comme si elle avait mal au cœur ou tout simplement voulait rajuster un soutien-gorge trop étroit pour ce grand sein. Je frappe, j'entre. Elle m'examine, se met à laver la vilaine écorchure qui raye ma cuisse. C'est une jeune femme aux cheveux légèrement roux, aux gestes lents. Je reste debout, je la domine, c'est très étrange de voir une femme adulte ainsi, de voir son visage incliné, ses yeux qui semblent résignés. Quand elle lève le regard, il y a entre nous un aveu de complicité. Je quitte le cabinet, ne parvenant pas à démêler chez celle qui m'a soigné la mère et la femme. Les deux sont intensément inconnues et désirées.
