
Je savais d'avance qu'il serait impossible de retoucher le destin de Jacques Dorme. Le rendre plus «littéraire»? À quoi bon? Impossible aussi de s'en prendre au personnage du général, celui pour qui, d'après le pilote, «le ciel allait jouer plus que tout le reste». Ces paroles m'avaient été rapportées telles quelles, dans leur isolement de fait vécu. Ce général français n'était qu'une vague silhouette évoquée dans une conversation plus ou moins fortuite, dans une nuit sauvée de l'oubli grâce à un collier d'ambre rompu. Pourquoi eût-il fallu le raconter autrement?
Je sacrifiai donc ces deux hommes, resserrai le récit, tout en pensant, non sans remords, à ces portraits de groupe, à l'époque stalinienne, sur lesquels les visages des dirigeants fusillés disparaissaient sous le pinceau des spécialistes.
Peine perdue car le texte fut néanmoins refusé, puis accepté ailleurs, publié, eut beaucoup de succès, m'exposa à une gloire passagère et à une haine étonnamment bien plus tenace («Croyez-vous que ces métèques vont nous apprendre à écrire en français?» se demandait un critique parisien), enfin m'abandonna à un nouvel anonymat, infiniment plus agréable que le précédent puisque sans illusions.
Il y eut toutefois, vers la fin de ce tourbillon, une rencontre indirectement liée aux deux personnages sacrifiés. Cette soirée de mai à Canberra, l'automne australien, un débat avec mes lecteurs (leur irrésistible envie de savoir ce qui est «vrai» et ce qui est fictif dans le livre), puis la conversation avec cet homme d'une trentaine d'années, l'attaché culturel qui, pendant le dîner, a le tact de ne pas prendre le relais des lecteurs, comme le font d'habitude les gens des ambassades, il me laisse souffler, parle également très peu de lui et c'est seulement après le dîner, quand nous nous retrouvons sous le ciel si étrangement constellé, qu'il raconte, très simplement, le jour de la mort du général (il est son arrière-petit-neveu, porte son nom, mais il ne peut pas supposer ce que ce nom signifie dans ma vie).
