L'homme et la femme se taisent, serrés l'un contre l'autre. Du train monte un mélange de voix sifflantes, de plaintes, un long râle de douleur. Des blessés irrécupérables pour le front et qu'on évacue vers les profondeurs du pays. Il est étrange de sentir son propre corps si vivant et encore remué de plaisir. Ces épaules féminines dans la caresse des doigts, la pulsation lente, chaude du sang, là, au creux de la hanche. Et sous le pied, le glissement d'une perle d'ambre. Et la pensée que demain il faudra les ramasser toutes, réparer le collier…

Le plus stupéfiant est de penser à cette journée de demain, à cette chasse aux billes. Dans cette maison à une centaine de kilomètres à peine de la ligne du front, dans ce pays, étranger pour la femme et encore plus étranger pour l'homme… Sous les fenêtres, le convoi s'ébranle, se met à cadencer son tambourinement d'acier. Ils suivent l'effacement des secousses derrière le ruissellement de la pluie. Le corps de la femme est brûlant. «Plus de vingt ans dans ces steppes…», se souvient l'homme et il sourit dans l'obscurité. Depuis leur rencontre, avant-hier, il a eu le temps de lui raconter ce qui s'est passé en France durant cette vingtaine d'années. Comme s'il était possible de se souvenir de tout, comme s'il pouvait énumérer tous les événements, un an après l'autre, à partir de 1921 et jusqu'en juin 1940 où il a quitté le pays…

La pluie rebondit sur le plancher, ils sentent un voile d'humidité sur leur visage. «Tu crois qu'il pourra vraiment s'imposer? murmure-t-elle. Sans armée, sans argent. On a beau être un général…» Il ne répond pas tout de suite, saisi par l'étrangeté de ces minutes: une femme qui depuis tant d'années ne s'est pas entendu appeler par son vrai prénom («Choura», disent les gens d'ici quand ils s'adressent à elle, Choura ou, parfois, Alexandra), lui-même devenu un pilote russe, cette maison éventrée par une explosion, cette bourgade au bord d'un grand fleuve, au milieu des steppes où se prépare une gigantesque bataille…



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