
Un oiseau effrayé par l'orage se jette dans la pièce, trace à travers l'obscurité un vol saccadé, s'échappe par la brèche.
«C'est vrai, il a très peu de gens autour de lui, murmure l'homme, et puis les Anglais, je ne sais pas si on peut compter sur eux… Mais, tu sais, c'est comme dans un combat aérien, ce n'est pas toujours le nombre d'appareils qui décide, ni même leur qualité, c'est… Comment te dire? C'est l'air. Oui, l'air. Tu sens parfois que l'air te porte, joue en ta faveur. L'air ou le ciel. Il faut seulement y croire très fort. Pour lui aussi c'est le ciel qui va jouer plus que tout le reste… Et il y croit.»
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En route, j'ai souvent refait le calcul des années qui me séparaient des deux amants.
«Cinquante ans, à quelques mois près…», me dis-je de nouveau, en suivant derrière le hublot de l'avion la monotonie des heures nocturnes au-dessus de la Sibérie. Cinquante ans… Le chiffre devrait m'impressionner. Mais au lieu de l'ébahissement, le sentiment très vif de la présence de ces deux êtres en moi, de leur profonde appartenance à ce que je suis.
Dehors, on ne peut marcher qu'en enfonçant une pique ou un bâton de ski dans la carapace de neige balayée par le blizzard. À l'intérieur, dans la longue salle à manger de l'isba, le poêle en acier est rouge. L'air sent l'écorce brûlée, le tabac brun, l'alcool à quatre-vingt-dix degrés coupé de sirop de canneberge. Je suis arrivé il y a à peine une heure, le but est atteint, je suis là, dans la maison qu'on appelle le Bord. («C'est au bord, m'a dit un autochtone en indiquant le chemin. – Au bord de quoi? – Au Bord tout court, c'est comme ça qu'on l'appelle, c'est la dernière maison, tu verras, il y a là-bas un terrain pour hélicoptères. Enfin, maintenant, dans le blizzard, tu ne verras rien. Surtout ne lâche jamais le câble!») Je me suis mis à marcher, courbé en deux sous les rafales, mon sac ballotté sur mon dos, une main serrant un vieux bâton de ski, l'autre glissant sur une grosse corde tendue d'une maison à la suivante.
