Il l'avait dit tout haut mais, depuis un Moment déjà, nous étions tous conscients que le mythe héroïque se fissurait. Et même sans avoir écouté le vieux chauffagiste qui brûlait Khrouchtchev, les élèves devinaient que le temps où l'on pouvait encore espérer prenait fin. C'était le milieu des années soixante (novembre 1965, plus exactement). Peu informés, nous ignorions le nom de «dégel», et pourtant nous étions, au sens propre, les enfants du Dégel. Et c'est grâce à cet homme chauve et rondouillard dont on brûlait les livres que nous vivions dans le relatif confort d'un orphelinat et non pas derrière les barbelés d'une colonie de rééducation.

Je comprenais tout cela très confusément, à l'époque. Un pressentiment, une angoisse vague partagée avec les autres. Et aussi une sorte de soulagement: ce n'était pas mon air amoureux qui provoquait l'agressivité des autres. Tout simplement notre petit monde commençait à s'écrouler et l'un des premiers éclats venait de me frapper au visage.


Un roman pourrait imaginer maintes nuances à cette journée, de la douleur de cette journée, inventer des jours qui l'ont précédée et suivie. Mon souvenir n'en a gardé que la silhouette d'un adolescent, debout contre le mur, le nez pointé vers le haut et pincé entre le pouce et l'index. Les petites fenêtres sales des toilettes donnent sur une rangée d'arbres nus, la boucle d'une rivière, un chemin boueux. L'adolescent sourit. Il vient de penser que s'il n'avait eu qu'un simple saignement, il aurait pu se présenter à l'infirmerie, entrer, demander à être soigné… Comme dans la scène mille fois rêvée. Mais son nez est hideusement tuméfié (l'exhiber devant la femme à la blouse blanche? Jamais!). Une autre fois, peut-être. Le sang, la douleur lui semblent soudain merveilleusement liés à la promesse d'amour. Il desserre la pince de ses doigts, s'essuie le visage, tend l'oreille. Derrière la porte, le silence d'un long couloir vide. Là-bas, réunis par classes, ces jeunes qui peuvent encore vivre dans leurs mensonges héroïques. Lui vient de perdre le droit de rêver. La vérité a le goût du sang qu'il recrache dans le lavabo et la beauté poignante des premiers flocons qu'il aperçoit soudain derrière la vitre. La perfection blanche et stellaire avalée par la boue grasse des ornières.



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