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Dans la fragile vérité du souvenir, il y a aussi cette soirée d'automne, cette pièce éclairée par une vieille lampe de table à l'abat-jour bleu-vert, cette femme aux cheveux argentés qui recoud les boutons de ma chemise, nos deux tasses de thé, un livre à la couverture cartonnée, aux coins de cuir usés, dans lequel je viens de lire une phrase dont je me souviendrai encore (je ne le sais pas pour l'instant) trente ans après: «Ainsi mourut pour les trois fleurs de lis, sur les bords de la Meuse, et quasi aussi gueux d'argent que lorsqu'il s'en était venu tout jeune à Paris, l'un des plus purs et des plus beaux soldats de la vieille France…»

La femme se lève, me verse du thé chaud, ajoute une bûche dans le petit poêle en fer à l'angle de la pièce. Je relis la phrase, je la connais déjà presque par cœur. Penser à ce guerrier d'antan rend moins douloureuse la moquerie qui inlassablement me brûle de son acide: «Ton père abattu comme un chien…»


Tout serait différent dans une histoire imaginée. Marqué d'un inutile exotisme: cette maison aux murs recouverts de lattes noires, d'un aspect lugubre à la nuit tombante, une pièce perdue dans l'entassement des appartements et l'obscurité des escaliers, une femme aux origines mystérieuses, ce vieux livre français…

Pourtant, je ne trouvais rien d'insolite à cette soirée de novembre. J'étais venu comme chaque samedi soir en quittant l'orphelinat pour passer vingt-quatre heures chez Alexandra: la chance de ceux d'entre nous qui avaient quelque tante improbable prête à les accueillir.



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