sortait, une mégère la poursuivait dans l’ascenseur, la menaçait de lui creverles yeux avec une fourchette, la traitait de salope. Pauvre femme, pensaJoséphine, si c’est la rançon de la célébrité, autant rester inconnu. Après lescandale provoqué par Hortense à la télévision, des journalistes avaient essayéd’approcher Joséphine, de la photographier. Elle était partie rejoindre Shirleyà Londres et, de là, elles s’étaient enfuies à Moustique, dans la grande maisonblanche de Shirley. À son retour, elle avait déménagé et avait réussi à resteranonyme. On connaissait son nom, mais aucune photo d’elle n’avait paru dans lapresse. Parfois, quand elle disait Joséphine Cortès, C.O.R.T.È.S., un visage serelevait et la remerciait d’avoir écrit Une si humble reine. Elle nerecevait que des témoignages bienveillants, affectueux. Personne ne l’avait encoremenacée avec une fourchette.

Au bout de l’avenue Paul-Doumer commençaitle boulevard Émile-Augier. Elle habitait un peu plus loin, dans les jardins duRanelagh. Elle aperçut un homme qui faisait des tractions, suspendu à unebranche. Un homme élégant, en imperméable blanc. C’était cocasse de le voirainsi, si élégant, accroché à une branche, montant et descendant en tirant surses bras. Elle ne voyait pas son visage : il lui tournait le dos.

Ce pourrait être le début d’un roman. Unhomme accroché à une branche. Il ferait nuit noire comme ce soir. Il auraitgardé son imperméable et se hisserait en comptant chaque effort. Les femmes seretourneraient sur lui en se dépêchant de regagner leur logis. Allait-il sependre ou se jeter à l’assaut d’un passant ? Un désespéré ou unmeurtrier ? C’est alors que l’histoire commencerait. Elle faisaitconfiance à la vie pour lui envoyer des indices, des idées, des détails qu’elleconvertirait en histoires. C’est comme ça qu’elle avait écrit son premierlivre. En ouvrant grands les yeux sur le monde. En écoutant, en observant, enreniflant. C’est comme ça aussi qu’on ne vieillit pas. On vieillit quand ons’enferme, quand on refuse de voir, d’entendre ou de respirer. La vie etl’écriture, ça va souvent ensemble.



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