
Arnaud rentrait la tête dans les épaules comme s'il avait redouté ma réponse. Je me suis souvenu de l'attitude du docteur Ferrucci, j'ai revu ce sillon qui partageait sa nuque rasée. J'ai senti la nausée me submerger. J'ai abaissé la vitre, laissé mon bras pendre au-dehors, l'air me fouetter le visage.
Mais oui, mais oui, je me sentais très bien.
J'allais retrouver ma vie d'avant cette voix qui m'avait appelé de Dongo : « Vous êtes monsieur Duguet?»
J'avais aussitôt pensé à Ariane et je me souviens qu'à cet instant j'avais prié, quelques mots à peine, car la voix avait repris : « C'est délicat, monsieur Duguet... »
Ce que j'avais appréhendé depuis trois ou quatre ans, ce malheur subit qui frapperait Ariane, s'était donc produit. Je l'ai su avant que la voix ne me l'explique.
- Je pars, avais-je lancé à ma secrétaire. Qu'Arnaud prenne toutes les décisions.
- Un problème, monsieur? Grave?
Elle avait couru à mes côtés dans le couloir. « Votre fille? » avait-elle demandé en soufflant.
Ils savaient tous, au journal. Comme moi.
- Ma fille, oui. Il fallait bien, un jour ou l'autre...
Derrière le hublot, son visage poupin. Le drame avait eu lieu. Je ne craindrais plus le pire, désormais.
Peut-être qu'à certains moments de la journée, quand j'hésiterais sur un mot, surgirait une image fugitive. Je chercherais en vain à la situer : voyons, c'était...
Sur une route de campagne, au bord d'un fleuve. Ariane apprenait à faire du vélo. Nous étions seuls, déjà, Clémence partie. Je criais : « Plus vite, plus vite, tu ne garderas l'équilibre que si tu prends de la vitesse ! Fonce, fonce ! »
La vie avait été si vite, elle.
Je n'aurais plus, comme durant ces quelques années où je l'avais perdue, incapable de savoir où et comment elle vivait, à hésiter à déclencher des recherches qui l'eussent conduite — je la connaissais ! — à s'enfoncer encore plus avant dans cette forêt inconnue où elle avait choisi de vivre loin de moi.
