
J'avais alors préféré attendre, rester à la lisière, espérant la revoir, recevoir une carte postale.
Ces années-là, c'est moi qui téléphonais à Clémence.
- Mais pourquoi veux-tu qu'Ariane m'appelle? Enfin, Jean-Luc, elle va avoir dix-sept ans ! Les filles aujourd'hui, à dix-sept ans... Je crois que tu ne te rends pas compte...
J'avais rencontré Roy, un photographe italien avec qui, je l'imaginais, elle avait vécu quelques mois. C'était il y a trois ans déjà. Il m'avait préparé un café dans son atelier, rue de la Gaîté, au milieu des photos qui séchaient.
- Ariane? Il avait levé le pouce. Solide, disait-il, du chien! Elle en veut. Elle en aura. Elle a ce qu'il faut : le cul et la tête!
Je n'aurais plus à écouter ça, je n'aurais plus à serrer mes poings dans mes poches pour ne pas me ruer sur ce type pareil à une silhouette sur une affiche : chemise à carreaux, col ouvert, peau bronzée, pantalon de toile, allant à grands pas, gesticulant des bras tandis qu'il parlait.
Tout serait dorénavant plus simple, puisque les choses étaient allées à leur terme.
Au journal, j'ai gagné ma place habituelle dans le cercle, assis à droite du ministre Torane. Il s'est penché vers moi. Il avait appris. Il comprenait tout ce que cela devait signifier pour moi. Cette fin de siècle était si difficile pour les jeunes : notre société si vide de sens, n'est-ce pas? C'est notre devoir de tenter quelque chose, d'ouvrir une issue.
Il n'y avait que cette issue, avait dit le docteur Ferrucci : la part de Dieu.
Torane toussotait. J'ai posé la première question.
A quel moment les voix se sont-elles éloignées, devenant ce murmure, ce bruit de vagues frappant la berge?
J'ai eu envie de m'allonger là, afin que cette vague me roule, m'engloutisse, me fasse disparaître. Et j'ai senti que j'allais tomber, que ma tête allait m'entraîner en avant.
