
Il avait touché mon épaule et y avait laissé longuement sa main en signe d'amitié et de compréhension.
J'avais beau deviner ses intentions, je ne ressentais qu'un poids de plus en plus insupportable.
Je crois que je me suis mis à hurler, à gesticuler, répétant qu'Ariane était morte; puis je me suis à nouveau tassé.
Ils m'ont traité comme un malade, presque comme un fou. Ils disaient entre eux que je ne pouvais plus raisonner, que le chagrin m'avait aveuglé, que j'avais un comportement chaotique, passant de l'abattement à l'exaltation.
- Il est devenu imprévisible, confiait Joëlle. Il fait peur. Je ne le reconnais plus.
Je ne voulais pas reconnaître cet homme qui avait laissé tuer sa fille, qui, durant des années, avait pu accepter de ne pas la voir, de ne pas savoir où elle était, ce qu'elle faisait, les gens qu'elle côtoyait, cet homme qui avait été incapable de trouver les mots et les gestes pour la retenir, se faire comprendre d'elle, cet homme qui avait dilapidé son temps à écrire des articles, à commenter des événements, à analyser des rencontres, G7 ou conférence des ministres à Bruxelles, à présenter des projets, à créer, à défendre des journaux, à être heureux parce que leur tirage augmentait, cet homme qui avait été impuissant à la protéger.
Je haïssais cet homme-là, moi.
J'aurais voulu lui arracher la peau, changer de corps et de visage.
Plus tard, quand j'ai émergé du sommeil, Joëlle me confia qu'aux moments les plus difficiles — « Tu en as eu de terribles, chéri, vraiment! Tu nous as tous effrayés » —, il avait fallu m'attacher les bras. « Tu te griffais le visage, tu voulais te mutiler. Qui sait de quoi tu aurais été capable. »
A présent j'allais mieux, n'est-ce pas?
Ils me demandaient de les rassurer. Je devais à nouveau rentrer dans le bal, prendre leurs mains afin de sauter en cadence.
Les désespérés sont des empêcheurs de danser en rond.
