
Un désespoir qui se prolonge est une maladie. Les bien portants oublient. Ceux qui s'obstinent à se souvenir, on les enferme.
J'ai donc donné le change comme un prisonnier qui se maquille et se travestit pour faire la belle.
Je souriais, les écoutais en approuvant de la tête.
Je répondais avec précision aux rares questions du psychiatre. Était-il dupe? Il m'observait, les doigts appuyés à ses lèvres, le plus souvent silencieux. Je résistais autant que je pouvais au désir de combler ce vide entre nous. De parler, se livrer, avouer que je voulais retourner là-bas et draguer toute la vase afin de comprendre pourquoi Ariane s'était retrouvée morte, le corps ligoté d'herbes et d'algues rouies.
Je me taisais pourtant ou bien parlais de mon enfance, de mon père qui - j'avais à peine une dizaine d'années - nous avait abandonnés, ma mère et moi, pour une jeune femme qui, peu après, s'était suicidée. Ma mère avait refusé de lui rouvrir sa porte, préférant vivre seule, et je n'avais pas été autorisé à le revoir.
Je savais que cet homme qui se tenait près du portail, le dos appuyé à la façade, bras croisés, qui ne bougeait pas quand nous traversions la rue, c'était lui.
Quand j'ai pris la décision d'aller à sa rencontre, il n'était plus là.
Je l'avais manqué.
- C'est lui qui vous a manqué, murmura le psychiatre.
Puis, tout en se levant, il ajouta : « Vous voulez tuer le Minotaure? Soyez prudent. »
7.
COMMENT ce médecin avait-il su ce que je n'osais m'avouer? Ce désir de tuer comme on avait tué Ariane. Que lui avais-je confié, durant ce long sommeil de plusieurs jours où l'on m'avait plongé à mon entrée en clinique, pour qu'il devine que je jouais avec ces mots interdits : tuer, se tuer, être tué, que j'égrenais comme on fait d'un chapelet? Lui avais-je dit que ces petits mots s'agrippaient à chacune de mes pensées, qu'ils avaient envahi mes rêves et mes cauchemars comme ces plantes sauvages que le vent répand dans les champs ou à la surface de l'eau, et qui bientôt recouvrent tout?
