Quand il m'a fallu donner un nom à ce corps qu'une infirmière plaçait sous un robinet afin de le laver, le tenant d'une main par les chevilles comme un petit animal qu'on vient de prendre au piège, j'ai dit : Ariane.

Je n'ai pas raconté à Clémence ce que Thésée avait représenté pour moi dans le jardin de hautes herbes de mon enfance.

Clémence ne m'avait d'ailleurs pas questionné. Ariane? Pourquoi pas, avait-elle dit. Elle riait. Elle aurait peut-être préféré Phèdre, mais il s'agissait bien de deux soeurs, n'est-ce pas? On restait dans le théâtre, la tragédie. Je n'ai pas relevé ce dernier mot. Pouvais-je alors imaginer?...

- Bon, avait ajouté Clémence. Maintenant, laisse-moi travailler, Jean-Luc, j'ai tellement perdu de temps avec tout ça!

Tout ça : Ariane, moi.

Au bout de dix ans, elle m'avait dit que, décidément, elle ne pouvait pas, elle ne pouvait plus. J'avais assumé l'essentiel de cette enfant, elle le reconnaissait, mais elle avait besoin de davantage de liberté encore. Elle aimait Ariane, elle allait souffrir de ne plus la voir chaque jour, mais elle avait trente ans déjà. Pour elle, c'était maintenant ou jamais.

Je me suis retrouvé seul avec Ariane.

Qu'ai-je su d'elle au cours de ces sept ou huit années que nous avons vécues ensemble?

Ma mère avait-elle jamais appris qu'à l'instant où elle refermait le portail, je retournais dans les herbes, sous les lauriers, même si la pluie tombait à verse? Ma mère avait-elle imaginé combien j'avais sangloté lorsque j'avais lu pour la première fois que le père de Thésée s'était tué en découvrant la voile noire, en imaginant la mort de son fils?



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