Elle s'était contentée de signer mes cahiers chaque samedi, de veiller à ce que, chaque soir, je me lave les dents et à déposer chaque matin, au pied de mon lit, des vêtements propres et repassés.

Ma mère dévouée.

J'avais agi avec Ariane comme ma mère l'avait fait avec moi.

Je n'avais pas cherché à savoir dans quel labyrinthe Ariane allait entrer, quel Minotaure elle allait devoir affronter.

Veut-on, peut-on savoir ce que l'autre risque?

Qui ose se pencher sur le gouffre des désirs d'autrui?

Mais Ariane était morte et j'avais vu son visage.

Le psychiatre m'avait raccompagné jusqu'à la porte de son cabinet. Joëlle m'attendait au salon et, à sa vue, j'eus un sourire, mais c'était comme si ma peau glissait sur mes os pour dessiner cette expression, creuser ces rides, montrer mes dents sans que je ressentisse la moindre joie.

- La tempête est passée, je crois, conclut le médecin. Je vous le rends.

Je remerciai. Je murmurai que je me sentais apaisé. Je montrai mon calme.

Il me fallait leur faire croire que j'étais une eau tranquille, que la vase s'était à nouveau déposée au fond, que j'avais réappris la pudeur, que je saurais taire ma douleur, faire silence sur le principe criminel de la vie, que j'allais marcher d'un pas régulier sur la berge sans me souvenir du corps d'Ariane que l'homme avait laissé glisser de sa drague aussi lentement qu'il avait pu.

A l'instant où je m'éloignais, marchant près de Joëlle, le psychiatre me retint. Je devais m'interdire de jouer avec ma mémoire, avec les idées folles, les projets déraisonnables. Je devais, il me l'avait déjà dit, n'est-ce pas, ne pas tenter l'impossible. J'étais encore fragile. Une nouvelle tempête pouvait se lever. « Soyez concret. Regardez devant vous. Reprenez vos activités. Bornez-vous à commenter les événements comme vous savez le faire. »



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