Un homme attendait là. Je l'avais déjà croisé dans le bureau du lieutenant de carabiniers. Il s'est penché sur le cercueil et, d'une voix monocorde, il a confirmé que c'était bien celle-là qu'il avait repêchée. Il m'a aperçu et, d'un ton sourd, il a ajouté qu'il se souviendrait d'elle toute sa vie.

En passant près de lui, j'ai voulu lui serrer la main, mais il s'est écarté d'un mouvement brusque. J'ai alors vu le hublot placé à l'extrémité du couvercle déjà vissé.

La tête d'Ariane était bandée.

On m'a soutenu.

J'ai pensé : « Il faut que je traverse le lac avec elle. »

Je suis allé vers l'homme, comme s'il avait été le passeur. Je l'ai supplié de me conduire là où il l'avait trouvée, de me raconter tout ce qu'il savait. Il n'a pas répondu.

Deux jours plus tard, il se tenait à l'entrée du cimetière de Dongo, les yeux tournés vers le lac que je découvrais à mon tour, immense et noir.

- Racontez-moi, lui ai-je demandé une nouvelle fois.

Il m'a observé, dissimulant une cigarette dans sa main repliée, comme font souvent les ouvriers sur les chantiers.

- Aidez-moi, ai-je ajouté en lui saisissant le bras.

Il s'est dégagé brutalement, sans reculer.

Sa peau plissée, brune, était striée de petites rides pareilles à des coups de griffes recouverts par la poussière grisâtre d'une barbe de plusieurs jours.

- Je manoeuvrais la drague, a-t-il répondu d'un ton bourru. C'est tout. C'est tombé sur moi. Je n'ai jamais eu de chance.

Je l'ai suivi par le sentier qui descendait vers le lac. Les massifs de lauriers étaient si luxuriants et si fleuris qu'ils cachaient la berge. Derrière la profusion des feuilles rugueuses et des larges pétales à la couleur délavée, on n'apercevait que les montagnes de l'autre rive, les façades des grandes villas de Bellagio et, au sud, émergeant de la brume, les toits de la ville de Côme.



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