J'ai alors marché le long du lac, vers la drague. Il me semblait que j'allais retrouver Ariane. Les massifs de lauriers alourdis par la pluie obstruaient le passage. Les feuilles poisseuses se collaient à mes joues, agrippaient mes cheveux. Mais je devais avancer. Ariane était au bout, encore coincée entre les pinces de la drague. Nous allions nous enfuir ensemble, traverser le lac.

Ils avaient refermé le dossier, mais ma mémoire était une plaie béante.

2.

COMBIEN ai-je passé de jours à Dongo dans cet Hôtel Stendhal dont j'étais le dernier client?

Je me souviens de la pluie, de la voix de Clémence qui hurlait au téléphone :

« C'est ma fille, tu entends, tu n'as pas le droit ! » Puis le ton montait encore, plus aigu : « C'est ma fille, salaud ! »

J'avais reposé l'appareil sur la table basse, devant la fenêtre. Je distinguais à peine les quais du port, noyés sous l'averse, et l'autre rive du lac était aussi lointaine, derrière le halo de brume et de pluie, que les cris, les sanglots, les menaces et les insultes de la mère d'Ariane qui emplissaient la chambre.

« Où es-tu, qu'en as-tu fait? Elle est à moi aussi! »

Elle voulait le corps d'Ariane.

Tout à coup, sa voix s'est rapprochée, est entrée en moi. Clémence m'accusait à présent d'avoir tué Ariane, de l'avoir enfouie, cachée!

Je me suis alors souvenu des propos de l'homme, de ses lèvres retroussées, de la manière dont il montrait, en parlant, ses dents sales, de son haleine alourdie par l'odeur de tabac, de ce qu'il avait dit : « Quand on meurt à cet âge, c'est toujours quelqu'un qui vous a tué ou qui vous a laissé mourir. »

Clémence, d'une voix calmée, murmurait : « Excuse-moi, Jean-Luc, excuse-moi... » Elle voulait simplement savoir où je me trouvais. Elle avait le droit, n'est-ce pas, de se recueillir sur la tombe de sa fille. Je ne pouvais pas lui refuser ça, ce serait trop inhumain.



8 из 280