
- Ces poissons-là, personne n'en veut. Ils nettoient le lac, comme des ogres. Mais, un jour, eux aussi on les égorgera, et ils rendront tout ce qu'ils ont pris. La vie trahit tout le monde, même ceux qui se croient forts. On n'est que des pions dans la grande partie. Personne n'en connaît les règles.
Il a repris le sentier entre les haies de lauriers et j'ai été de nouveau écoeuré par le parfum douceâtre des fleurs couleur de chair.
Quand nous sommes parvenus sur les quais, non loin du hangar où Ariane avait reposé parmi les barques, l'homme m'a saisi tout à coup la main.
- Je l'ai fait glisser sur la terre aussi doucement que j'ai pu. Je vous le jure. Toute couverte de boue, liée par les herbes et les algues, on aurait pu la croire enfouie depuis deux mille ans. Comme la statue de Morandi. Vous le connaissez, le Condottiere? Il est comme eux, les nettoyeurs.
D'un mouvement de tête, il montra le lac :
- Une bouche comme ça.
Il avait écarté ses propres mâchoires avec ses mains, montrant le fond de sa gorge.
- Retournez chez vous, monsieur, murmura-t-il. On ne peut protéger personne. La vie trahit toujours. On ne garde jamais rien ni personne longtemps. Il faut s'y faire.
Il s'est enfin éloigné.
Après, ils m'ont remis ce qu'il restait d'elle : une poignée d'objets. Ils m'ont dit : « Pour nous, c'est terminé. On referme le dossier. »
J'ai reconnu le porte-clés que j'avais offert à Ariane lors de son entrée au lycée. Ce n'était qu'un éclat de pierre que j'avais acheté en Crète, quelques mois après sa naissance. Trois clés étaient accrochées à l'anneau de cuivre.
C'étaient celles de son autre vie, qui m'était inconnue.
Je ne me suis pas décidé à quitter la ville. J'ai rôdé autour du hangar. Il pleuvait. Les pavés étaient recouverts d'un flot boueux qui dévalait vers le lac.
Un soir, un homme m'a suivi, mais quand j'ai voulu aller au-devant de lui, il s'est éloigné et je l'ai perdu dans les ruelles du port.
