Et comment serait-elle près de moi, sur le rond-point des Champs-Élysées? Là-bas, au bout de l’avenue, l’Arc de Triomphe, qui porte sous ses voûtes les noms des compagnons d’armes de l’oncle Victor, ouvre sur le ciel sa porte gigantesque. Les arbres de l’avenue déploient, au soleil du printemps, leurs premières feuilles encore pâles et frileuses. À mon côté, les calèches roulent vers le bois de Boulogne. J’ai poussé ma promenade sur cette avenue mondaine, et me voici arrêté sans raison devant une boutique en plein air où sont des pains d’épice et des carafes de coco bouchées par un citron. Un petit misérable, couvert de loques qui laissent voir sa peau gercée, ouvre de grands yeux devant ces somptueuses douceurs qui ne sont point pour lui. Il montre son envie avec l’impudeur de l’innocence. Ses yeux ronds et fixes contemplent un bonhomme de pain d’épice d’une haute taille. C’est un général, et il ressemble un peu à l’oncle Victor. Je le prends, je le paye et je le tends au petit pauvre, qui n’ose y porter la main, car, par une précoce expérience, il ne croit pas au bonheur; il me regarde de cet air qu’on voit aux gros chiens et qui veut dire: «Vous êtes cruel de vous moquer de moi.»


– Allons, petit nigaud, lui dis-je de ce ton bourru qui m’est ordinaire, prends, prends et mange, puisque, plus heureux que je ne fus à ton âge, tu peux satisfaire tes goûts sans te déshonorer.


Et vous, oncle Victor, vous, dont ce général de pain d’épice m’a rappelé la mâle figure, venez, ombre glorieuse, me faire oublier ma nouvelle poupée. Nous sommes d’éternels enfants et nous courons sans cesse après des jouets nouveaux.


Même jour.


C’est de la façon la plus bizarre que la famille Coccoz est associée dans mon esprit au clerc Jean Toutmouillé.


– Thérèse, dis-je en me jetant dans mon fauteuil, apprenez-moi si le jeune Coccoz se porte bien et s’il a ses premières dents, et donnez-moi mes pantoufles.



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