
Chantal était épuisée. Elle n’avait qu’une envie, que tous partent de bonne heure, mais l’étranger était particulièrement en verve et n’arrêtait pas de raconter des anecdotes que les autres écoutaient avec attention, intérêt et ce respect odieux – cette soumission, disons plutôt – que les campagnards témoignent à ceux qui viennent des grandes villes parce qu’ils les croient plus cultivés, mieux formés, plus intelligents et plus modernes.
« Comme ils sont bêtes ! pensait-elle. Ils ne comprennent pas combien ils sont importants. Ils ne savent pas que, chaque fois que quelqu’un, n’importe où dans le monde, porte une fourchette à sa bouche, il ne peut le faire que grâce à des gens comme les habitants de Bescos qui travaillent du matin au soir, inlassablement, qu’ils soient artisans, agriculteurs ou éleveurs. Ils sont plus nécessaires au monde que tous les habitants des grandes villes et pourtant ils se comportent – et se considèrent – comme des êtres inférieurs, complexés, inutiles. »
L’étranger, toutefois, était disposé à montrer que sa culture valait plus que le labeur de ceux qui l’entouraient. Il pointa son index vers un tableau accroché au mur.
— Savez-vous ce que c’est ? Un des plus célèbres tableaux du monde : la dernière cène de Jésus avec ses disciples, peinte par Léonard de Vinci.
— Ça m’étonnerait qu’il soit célèbre, dit la patronne de l’hôtel. Je l’ai payé très bon marché.
— C’est seulement une reproduction. L’original se trouve dans une église très loin d’ici. Mais il existe une légende à propos de ce tableau, je ne sais pas si vous aimeriez la connaître.
Tous les clients opinèrent d’un signe de tête et, une fois de plus, Chantal eut honte d’être là, à devoir écouter cet homme étaler des connaissances inutiles, juste pour montrer qu’il était plus savant que les autres.
