
— Ce n’est rien. Un loup a hurlé toute la nuit et ne m’a pas laissée dormir.
— Un loup ? Je ne l’ai pas entendu, dit la patronne de l’hôtel, également présente.
— Cela fait des mois qu’un loup n’a pas hurlé dans cette région, précisa la femme qui fabriquait les produits vendus dans la petite boutique du bar. Les chasseurs les ont sans doute tous exterminés. Malheureusement, c’est mauvais pour nos affaires. Si les loups disparaissent, les chasseurs ne viendront plus ici dépenser leur argent, puisqu’ils ne pourront plus participer à une compétition aussi stupide qu’inutile.
— Ne dis pas devant le boulanger que les loups vont disparaître, il compte sur la clientèle des chasseurs, souffla la patronne de l’hôtel. Et moi aussi.
— Je suis sûre que j’ai entendu un loup.
— C’était sûrement le loup maudit, supposa la femme du maire, qui n’aimait guère Chantal mais était assez bien élevée pour cacher ses sentiments.
La patronne de l’hôtel haussa le ton.
— Le loup maudit n’existe pas. C’était un loup quelconque qui doit être déjà loin.
Mais la femme du maire répliqua :
— En tout cas, personne n’a entendu de loup hurler cette nuit. Vous faites travailler cette demoiselle à des heures indues. Elle est épuisée, elle commence à avoir des hallucinations.
Chantal laissa les deux femmes discuter, prit son pain et regagna sa chambre.
« Une compétition inutile » : ces mots l’avaient frappée. C’était ainsi qu’eux autres voyaient la vie : une compétition inutile. Tout à l’heure, elle avait failli révéler la proposition de l’étranger, pour voir si ces gens résignés et pauvres d’esprit pouvaient entamer une compétition vraiment utile : dix lingots d’or en échange d’un simple crime qui garantirait l’avenir de leurs enfants et petits-enfants, le retour de la gloire perdue de Bescos, avec ou sans loups.
