
Elle essaya de lire mais ne parvint pas à se concentrer. Elle décida de faire un tour dans le village et elle ne rencontra qu’une seule personne, Berta, la veuve qui passait ses journées assise sur le pas de sa porte, attentive à tout ce qui pouvait se produire.
— Le temps va encore se gâter, dit Berta.
Chantal se demanda pourquoi les personnes désœuvrées se soucient tellement du temps qu’il fait. Elle se contenta d’acquiescer d’un signe de tête et continua son chemin. Elle avait déjà épuisé tous les sujets de conversation possibles avec Berta depuis tout ce temps qu’elle avait vécu à Bescos. À une époque, elle avait trouvé que c’était une femme intéressante, courageuse, qui avait été capable de stabiliser sa vie, même après la mort de son mari victime d’un accident de chasse : Berta avait vendu quelques-uns de ses biens, placé l’argent qu’elle avait retiré de cette vente ainsi que celui de l’assurance vie de son mari, et vivait de ces revenus. Mais, les années passant, la veuve avait cessé d’intéresser Chantal qui voyait désormais en elle l’image d’une destinée qu’elle voulait à tout prix s’éviter : non, pas question de finir sa vie assise sur une chaise, emmitouflée pendant l’hiver, comme à un poste d’observation, alors qu’il n’y avait là rien d’intéressant ni d’important ni de beau à voir.
Elle gagna la forêt proche où stagnaient des nappes de brume, sans craindre de se perdre, car elle connaissait presque par cœur tous les sentiers, arbres et rochers. Tout en marchant, elle vivait par avance la soirée, sûrement palpitante ; elle essayait diverses façons de raconter la proposition de l’étranger : soit elle se contentait de rapporter au pied de la lettre ce qu’elle avait vu et entendu, soit elle forgeait une histoire plus ou moins vraisemblable, en s’efforçant de lui donner le style de cet homme qui ne la laissait pas dormir depuis trois jours.
