
Sa mère l’avait entendu et l’avait réprimandé sévèrement. « Les enfants n’arrêtent pas de voir des choses », avait-elle dit pour excuser son fils. Mais Berta avait aussitôt séché ses larmes et regardé en direction de la tombe indiquée. Son mari avait la manie de manger sa soupe toujours avec la même cuillère, manie dont il ne démordait pas malgré l’agacement de Berta. Pourtant, elle n’avait jamais raconté l’histoire à personne, de peur qu’on le prît pour un fou. Elle avait donc compris que l’enfant avait réellement vu son mari : la cuillère à soupe en était la preuve. Les enfants « voyaient » certaines choses. Elle avait aussitôt décidé qu’elle aussi allait apprendre à « voir », parce qu’elle voulait bavarder avec lui, l’avoir de retour à ses côtés – même si c’était comme un fantôme.
D’abord, elle se claquemura dans sa maison, ne sortant que rarement, dans l’attente qu’il apparaisse devant elle. Un beau jour, elle eut une sorte de pressentiment : elle devait s’asseoir sur le pas de sa porte et prêter attention aux autres. Elle perçut que son mari souhaitait la voir mener une vie plus plaisante, participer davantage à ce qui se passait dans le village.
Elle installa une chaise devant sa maison et porta son regard vers les montagnes. Rares étaient les passants dans les rues de Bescos. Pourtant, ce même jour, une femme arriva d’un village voisin et lui dit qu’au marché des camelots vendaient des couverts à bas prix, mais de très bonne qualité, et elle sortit de son cabas une cuillère pour prouver ses dires.
Berta était persuadée qu’elle ne reverrait plus jamais son mari mais, s’il lui avait demandé d’observer le village, elle respecterait ses volontés. Avec le temps, elle commença à remarquer une présence à sa gauche et elle eut la certitude qu’il était là pour lui tenir compagnie, la protéger du moindre danger et surtout lui apprendre à voir les choses que les autres ne percevaient pas, par exemple les dessins des nuages porteurs de messages. Elle était un peu triste lorsque, essayant de le regarder de face, elle sentait sa présence se diluer. Mais très vite elle remarqua qu’elle pouvait communiquer avec lui en se servant de son intuition et ils se mirent à avoir de longues conversations sur tous les sujets possibles.
