
Elle sourit pour elle-même, tourna son regard vers sa gauche et mima un baiser discret. Non, elle n’était pas une vieille inutile. Elle avait quelque chose de très important à faire : sauver l’endroit où elle était née, sans savoir encore quelles mesures elle devait prendre.
Chantal la laissa plongée dans ses pensées et regagna sa chambre. À en croire les racontars des habitants de Bescos, Berta était une vieille sorcière. Ils disaient qu’elle avait passé un an enfermée chez elle, à apprendre des arts magiques. Chantal avait un jour demandé qui l’avait initiée et des gens avaient insinué que le démon en personne lui apparaissait pendant la nuit ; d’autres affirmé qu’elle invoquait un prêtre celtique en utilisant des formules que ses parents lui avaient transmises. Mais personne ne s’en souciait : Berta était inoffensive et elle avait toujours de bonnes histoires à raconter.
Tous étaient d’accord avec cette conclusion et pourtant c’étaient toujours les mêmes histoires. Soudain, Chantal se figea, la main sur la poignée de la porte. Elle avait beau avoir souvent entendu Berta faire le récit de la mort de son mari, c’est seulement en cet instant qu’elle se rendit compte qu’il y avait là une leçon capitale pour elle. Elle se rappela sa récente promenade dans la forêt, sa haine sourde – dans tous les sens du terme –, prête à blesser indistinctement tous ceux qui passeraient à sa portée – le village, ses habitants, leur descendance – et elle-même s’il le fallait.
Mais, à vrai dire, la seule cible, c’était l’étranger. Se concentrer, tirer, réussir à tuer la proie. À cet effet, il fallait préparer un plan. Ce serait une sottise de révéler quelque chose ce soir-là, alors que le contrôle de la situation lui échappait. Elle décida de remettre à un jour ou deux le récit de sa rencontre avec l’étranger – se réservant même de ne rien dire.
6
Ce soir-là, quand Chantal encaissa le montant des boissons que l’étranger avait offertes, comme d’habitude, elle remarqua qu’il lui glissait discrètement un billet dans la main.
