
— Personne ne me l’a jamais dit, répliqua l’arbre. Je crois que oui. »
Rincevent songeait : Je ne parle tout de même pas à un arbre. Pour parler à un arbre, faudrait que je sois fou, or je ne suis pas fou, alors les arbres ne parlent pas.
« Au revoir, dit-il avec fermeté.
— Hé, ne partez pas ! » commença l’arbre qui se rendit aussitôt compte de l’inutilité de sa requête. Il regarda le mage s’éloigner à travers les fourrés d’une démarche titubante et s’abandonna à la chaleur de l’astre du jour sur ses feuilles, aux glouglous et borborygmes de l’eau dans ses racines, au flux et au reflux de sa sève en réaction à l’attraction naturelle du soleil et de la lune. Sciant, songeait-il. Quelle drôle de réflexion. Les arbres peuvent se faire scier, évidemment, suffit d’une égoïne avec de bonnes dents, mais à mon avis ce n’était pas ce qu’il voulait dire. Et : peut-on vraiment connaître autre chose ?
En fait, Rincevent ne refit jamais causette à cet arbre précis, mais leur brève conversation jeta les bases de la première religion arboricole qui, par la suite, envahit les forêts du monde. Tel était son article de foi : tout arbre bon, qui mène une existence sans tache, décente et honnête, est assuré d’une vie après la mort. S’il est vraiment très bon, il finira par se réincarner dans cinq mille rouleaux de papier hygiénique.
* * *
Quelques kilomètres plus loin, Deuxfleurs se remettait lui aussi de sa surprise de se retrouver à nouveau sur le Disque. Il se tenait assis sur la coque de l’Intrépide qui s’enfonçait en gargouillant sous les eaux sombres d’un immense lac entouré d’arbres.
Bizarrement, il ne s’inquiétait pas trop. Deuxfleurs était un touriste, le premier de l’espèce à évoluer sur le Disque, et son existence même reposait sur la croyance dure comme fer que rien de mal ne pouvait vraiment lui arriver parce qu’il n’était pas concerné ; il croyait aussi que tout le monde arrivait à comprendre ce qu’il disait à condition qu’il parle fort et lentement, que les gens étaient fondamentalement dignes de confiance et qu’on pouvait toujours s’arranger entre hommes de bonne volonté dès lors qu’on en appelait à la raison.
