Je ne revis plus M. Arnould, et mes amours avec la dame en blanc ne furent plus troublées; c'est pourquoi, sans doute, je n'en ai pas gardé le souvenir. Hier encore, c'est-à-dire après plus de trente ans, je ne savais pas ce qu'elle était devenue.


Hier, j'allai au bal du ministre des Affaires étrangères. Je suis de l'avis de Lord Palmerston, qui disait que la vie serait supportable sans les plaisirs. Mon travail quotidien n'excède ni mes forces ni mon intelligence, et j'ai pu parvenir à m'y intéresser. Ce sont les réceptions officielles qui m'accablent. Je savais qu'il serait fastidieux et inutile d'aller au bal du ministre; je le savais et j'y allai, parce qu'il est dans la nature humaine de penser sagement et d'agir d'une façon absurde.


À peine étais-je entré dans le grand salon, qu'on annonça l'ambassadeur de *** et madame ***. J'avais rencontré plusieurs fois l'ambassadeur, dont la figure fine porte l'empreinte de fatigues qui ne sont point toutes dues aux travaux de la diplomatie. Il eut, dit-on, une jeunesse orageuse, et il court sur son compte, dans les réunions d'hommes, plusieurs anecdotes galantes. Son séjour en Chine, il y a trente ans, est particulièrement riche en aventures qu'on aime à conter à huis clos en prenant le café. Sa femme, que je n'avais pas l'honneur de connaître, me sembla passer la cinquantaine. Elle était tout en noir; de magnifiques dentelles enveloppaient admirablement sa beauté passée, dont l'ombre s'entrevoyait encore. Je fus heureux de lui être présenté; car j'estime infiniment la conversation des femmes âgées.


Nous causâmes de mille choses, au son des violons qui faisaient danser les jeunes femmes, et elle en vint à me parler par hasard du temps où elle logeait dans un vieil hôtel du quai Malaquais.


«Vous étiez la dame en blanc! m'écriai-je.


– En effet, monsieur, me dit-elle; je m'habillais toujours en blanc.



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