Philip K. Dick

Le maître du Haut Château

À ma femme, Anne, sans le silence de laquelle ce livre n’aurait jamais été écrit.

La version du Yi King ou Le Livre des Transformations utilisée et citée dans ce roman est celle de Richard Wilhelm transcrite en français par Etienne Perrot – Éditions Médicis, Paris, 1968.

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Depuis une semaine, Mr R. Childan guettait avec anxiété l’arrivée du courrier. Mais la précieuse expédition en provenance des États des Montagnes Rocheuses n’était toujours pas là. En ouvrant son magasin, ce vendredi matin, il ne vit sur le sol que quelques lettres tombées par la fente et il pensa : « Il y a un client qui ne va pas être content ! » Au distributeur mural à cinq cents, il se versa une tasse de thé instantané, prit un balai et se mit à faire le ménage. La devanture de l’American Artistic Handcrafts Inc. fut bientôt prête à recevoir les clients ; tout était reluisant de propreté, la caisse enregistreuse avait son tiroir plein de monnaie, il y avait dans un vase un bouquet de soucis fraîchement cueillis, la radio diffusait une musique de fond. Dehors, sur le trottoir, des hommes d’affaires se hâtaient vers leurs bureaux de Montgomery Street. Au loin, un tramway passait ; Childan s’interrompit un instant dans son travail pour le regarder avec satisfaction. Des femmes, dans leurs longues robes de soie aux couleurs vives… Il y eut une sonnerie de téléphone. Il se retourna pour aller répondre.

— Allô, dit une voix familière. (Il défaillit.) Ici, Mr Tagomi. Est-ce que mon affiche des services de recrutement de la guerre de Sécession est arrivée, monsieur ? Rappelez-vous, je vous en prie ; vous me l’aviez promise pour le courant de la semaine dernière. (La voix était sèche, impérative, à peine polie, à peine dans le code.) Ne vous ai-je pas donné des arrhes, Mr Childan, en précisant bien cette condition ? C’est pour faire un cadeau, voyez-vous. Je vous l’ai expliqué. Il s’agit d’un client.



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