Jusqu’à son arrestation et sa déportation en1938, un an après celle de Heinz Knepper, Julia avait déjoué les pièges et lesfilatures du NKVD.

Elle rencontrait un diplomate italien, SergioLombardo, ami de son frère, le comte Marco Garelli. Elle lui passait sescarnets qui gagnaient l’Italie par la valise diplomatique, et Lombardo lesremettait à Marco Garelli qui les dissimulait dans le palais de marbre gris dela Riva degli Schiavoni.

Avant même que j’eusse songé à l’interroger, JuliaGarelli-Knepper m’avait confirmé que nul n’avait volé ses carnets :

— Les Russes, bien sûr, et même mon cherHeinz n’auraient pu me croire capable d’une telle folie. Et si j’avais étédécouverte, ils m’auraient condamnée, avec, pour une fois, de bonnes et solidesraisons. Je trahissais les secrets de la Patrie du socialisme ! HeinzKnepper m’aurait accusée, maudite, répudiée. La morale individuelle, la valeurdes serments, le souci d’être digne de la confiance qu’on vous accorde, toutcela est étranger aux fanatiques, or même Heinz l’était devenu. Moi, non :j’étais d’une vieille lignée vénitienne. L’un de mes ancêtres, Vico Garelli, avaitété ambassadeur de la Sérénissime à Constantinople. Il avait disparu corps etbiens dans la grande marée turque en 1453. Mais je suis sûre qu’il s’étaitconduit en homme d’honneur, comme mon frère, haut dignitaire fasciste pourtant,ami du comte Ciano, le beau-fils du Duce, mais capable de cacher sans les avoirouverts, sous une dalle du palais Garelli, les carnets de sa folle de sœur, devenuecommuniste par amour pour un Juif allemand, cet Heinz Knepper qu’il maudissaitet respectait tout à la fois.

Elle avait retrouvéses carnets en 1945 et je me souviens de l’exaltation qui m’avait saisi quand, lorsde l’un de mes premiers retours à Cabris, inhalant dans le sanctuaire cetteodeur de poussière, âcre senteur d’une Histoire cruelle et enivrante, j’avaispris au hasard le carnet de l’année 1934 et découvert les renseignementsinestimables qu’il contenait.



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