
Je sens – je sais – qu’elle a été tentée dedemeurer là, dans cette chambre du premier étage, à regarder les vaporettiglisser sur la lagune. Elle écrit :
« Je renoue avec ma vie.
Je reste assise dans la cave où, en 1917, j’avaiscaché Heinz, où je l’avais soigné, où nous avions préparé notre fuite.
Émue aux larmes.
Je demande à Marco, discret et élégant comme àson habitude, soucieux de m’aider, de me permettre de l’accompagner à l’aérodromede San Nicolo où l’avion de Hitler doit se poser.
Vu, à quelques pas, Mussolini, outre gonflée d’orgueil,de suffisance, et autour de lui les hommes-insectes qu’il écarte d’un geste, qu’ilrassemble, qui se courbent, qui singent leur Duce.
Marco, à l’écart avec ce diplomate allemand, Karlvon Kleist, qu’il m’a présenté et qui a préparé la visite du Führer.
Voici Hitler. Il apparaît dans l’encadrementde la porte de l’appareil qui vient de se poser. Il descend maladroitement l’échellede métal, son chapeau à la main, les cheveux soulevés par le vent, le corpsserré dans une gabardine gris brun, froissée.
Je pense à Staline, ce loup aux yeux jaunes.
Hitler ressemble à un représentant de commerce,mais, quand il passe devant moi, ses yeux immenses illuminés dans son visagebouffi m’effraient. Je vois sa main aux chairs molles, ses doigts potelés. Cet homme-là, à l’étrange démarchehésitante, comme s’il craignait que ses jambes ne se dérobent, décide du sortde tout un peuple, et si demain il s’associe à Staline, l’Europe, le mondeseront serrés entre les mâchoires de ces deux dictateurs.
Et nous qui avons rêvé, qui rêvons encore derévolution, quel sera alors notre destin ? J’ose penser que nos espérancessont mortes. Ou qu’elles n’étaient que des illusions. »
Quelques lignesvides, puis Julia a repris la plume :
« Insomnies.
