“Staline est trop grossier, avait écritVladimir Ilitch, et ce défaut, supportable entre communistes, devientintolérable dans la fonction de Secrétaire général, c’est pourquoi je proposeaux camarades de réfléchir aux moyens de déplacer Staline de ce poste ; etde nommer à sa place un homme qui, en tous points, lui soit supérieur, qui soitplus patient, plus loyal, plus poli, et qui ait plus de considération enversses camarades, moins capricieux…”

Trop tard : on ne pouvait que s’inclinerdevant l’homme aux yeux jaunes.

Il s’était encore approché de moi et j’avaisrespiré son haleine alourdie d’âcres relents.

— Tu comprends ma position, Julia Garelli ;tu l’approuves, bien sûr ?

J’avais baissé la tête.

Refuser, c’était mourir et entraîner HeinzKnepper avec moi dans la fosse.

— Bien, bien, bien. Tu pars demain pourVenise.

Tout à coup, il avait ri, dévoilant des dentsirrégulières et noircies.

— Là-bas, tu seras à nouveau et seulementla comtesse Julia Garelli. Peut-être vas-tu être tentée de ne pas revenir ?

Il avait eu un mouvement des épaules.

— Mais tu ne peux pas abandonner HeinzKnepper, n’est-ce pas ? »

Après cette dernièrephrase, Julia a tiré un trait dans son carnet, puis elle a écrit au milieu dela ligne suivante :

« Venise, 12 juin – 5 juillet 1934 »

Elle a donc passéplus de trois semaines dans le palais de marbre gris de sa naissance.

Elle a marché Riva degli Schiavoni, sous lesoleil printanier, dans cette ville qui lui est apparue si fantastique qu’elleen a pleuré. Le contraste entre l’hôtel Lux, la peur, la terreur, la grisailled’une ville à genoux, avec ces longues queues de femmes en fichu attendantdevant les prisons de Moscou pour obtenir des nouvelles des « disparus »,et Venise immuable où les oriflammes noirs du fascisme paraissaient dérisoires,ce contraste-là était trop grand, insoutenable.



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