Julia Garelli-Knepper était déjà une vieillefemme, mais, assis en face d’elle, j’ai vite oublié qu’elle était née à Veniseen 1900, dans un petit palais de marbre gris situé à l’extrémité de la Rivadegli Schiavoni, face à la lagune et au grand large.

Elle se tenait très droite, ses gestes étaientbrusques, son regard vif. Elle m’a interrogé, étonnée, disait-elle, qu’un hommede ma génération se souvînt d’elle dont la presse n’avait parlé qu’en 1949, quandle risque de guerre entre la Russie communiste, ses satellites et lesÉtats-Unis paraissait grand.

— J’ai tenu ma place. C’était un devoirde vérité que j’avais à accomplir, m’a-t-elle dit d’une voix qui ne chevrotaitpas, mais était, au contraire, claire et ferme.

Elle a hoché la tête quand je lui ai confiéque j’étais né cette année-là, en 1949.

— Seulement de l’histoire, pour vous, alors,a-t-elle ajouté.

Il y avait une pointe de mépris et dedéception dans son propos.

— Que pouvez-vous savoir de ce qui s’estréellement passé dans ce siècle ?

En se penchant avec précaution, comme si sondos avait été douloureux, elle a pris le manuscrit des Prêtres de Molochet a commencé à le feuilleter, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, avecune sorte de lassitude et en même temps de colère.

— Expliquez-moi, a-t-elle dit en fermantles yeux, sa nuque appuyée au dossier du fauteuil, le manuscrit posé sur sescuisses.

J’ai hésité, mesurantl’abîme qui séparait ce que j’avais écrit de ce qu’elle avait vécu.

J’avais lu ses souvenirs, publiés en 1949.

Il s’agissait de deux tomes aux titresétranges. Le premier s’intitulait : Tu leur diras qui je fus, n’est-cepas ? ; et le second : Tu auras pour moi la clémence dujuge.

Elle racontait comment, quand la Grande Guerreavait submergé Venise, comme toute l’Europe, elle s’était enfuie en 1917 avecHeinz Knepper, un révolutionnaire allemand, prisonnier évadé.



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