
Il abandonnait parfois le corps étendu, croyant avoir atteint la composition idéale, et bondissait vers son appareil, maintenant fixé sur son support, aussi vite que le lui permettait sa malheureuse jambe. Il observait le tableau à travers le viseur, laissait échapper une exclamation de dépit et revenait avec la même précipitation vers le sujet, pour rectifier un détail qui lui paraissait soudain inadmissible.
« Tu peux parler, tu sais, dit-il sur un ton bourru, comme elle observait son manège sans oser ouvrir la bouche... cela te donnera peut-être l’air plus naturel, ajouta-t-il entre ses dents.
Pose-moi des questions. Vas-y, n’aie pas peur. Tu as envie de savoir comment j’ai perdu ma jambe, je le sais. »
Il était exaspéré depuis quelques instants par le manque d’expression de son regard et se torturait l’esprit à chercher pour elle un sujet d’intérêt propre à dissiper cet abominable vide. Ayant cru discerner un reflet dans sa prunelle quand il lui avait parlé de sa blessure, il songeait à utiliser cet artifice.
« Vous faisiez un métier dangereux ? »
Une nouvelle lueur anima le regard. Elle mordait à l’hameçon. Il tenta d’exploiter cette veine. « Assez. Photographe comme aujourd’hui, ma belle, mais pas dans le même secteur.
— A la guerre ?
— Tu es futée. On ne peut rien te cacher... »
Elle était maintenant intéressée au point d’oublier qu’elle était la cible d’un objectif, but toujours recherché par lui dans ces circonstances.
« ... A la guerre, en effet. J’ai même fait plusieurs guerres, si tu veux le savoir. Ceci – il montra sa jambe – ceci est un souvenir de ma dernière, celle d’Algérie... Voilà le regard que je souhaitais. Continue à me parler. Essaie de penser, tu m’entends, de penser, je t’en supplie. Tu commences à avoir une physionomie presque humaine. »
