Le vieux Tournette, qui avait été le maître de Martial Gaur en matière de photographie, lui enseignait autrefois ce précepte et le lui répétait encore bien souvent. Celui-ci l’avait adopté, et s’y accrochait même avec une sorte de ferveur désespérée, comme à un dogme religieux, depuis que son infirmité l’obligeait à se limiter à de tels sujets.

Sous la critique de son œil pointilleux et la direction de ses doigts agiles, la starlette jouait pour lui un rôle important, certes, mais guère plus que l’éclairage, le divan et le vase de fleurs qu’elle avait jugé bon de placer à son côté. Pas une seule rois il ne se laissa distraire du but à atteindre (une pose satisfaisante) par le tableau à la fois attendrissant et affriolant qu’offrait la jeune fille demi-nue, étendue sur les coussins, les joues marquées par l’émoi de sa récente algarade et visiblement soumise à toutes ses volontés.

Il allait et venait, le sourcil froncé, les muscles tendus par le souci constant de ne négliger aucun détail pouvant contribuer à la valeur de l’image, pris par son métier jusqu’à en oublier sa jambe artificielle, qui le faisait parfois trébucher sur le méchant tapis. Une cuisse rebelle lui donna beaucoup de tracas et mit sa patience à l’épreuve. Elle ne parvenait pas à s’inscrire dans l’ensemble d’une manière naturelle, s’obstinant à accaparer tous les rayons de lumière ou, au contraire, à se noyer dans la pénombre, projetant une note incongrue dans l’harmonie qu’il cherchait à créer. Il passa un temps infini à lui trouver une position satisfaisante, la manipulant d’abord avec douceur, puis la tordant sans ménagement jusqu’à faire sourdre de nouvelles larmes dans les yeux de la fille. Il ne la lâcha que pour saisir un sein indocile d’une main exaspérée et en limiter brutalement le relief, qui tendait à échapper aux impératifs d’un art rigoureux.



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