Amélie Nothomb


Le sabotage amoureux

Au grand galop de mon cheval, je paradais parmi les ventilateurs.

J'avais sept ans. Rien n'était plus agréable que d'avoir trop d'air dans le cerveau. Plus la vitesse sifflait, plus l'oxygène entrait et vidait les meubles.

Mon coursier déboucha sur la place du Grand Ventilateur, appelée plus vulgairement place Tien An Men. Il prit à droite, boulevard de la Laideur Habi table.

Je tenais les rênes d'une main. L'autre main se livrait à une exégèse de mon immensité intérieure, en flattant tour à tour la croupe du cheval et le ciel de Pékin.

L'élégance de mon assiette suffoquait les passants, les crachats, les ânes et les ventilateurs.

Je n'avais pas besoin de talonner ma monture. La Chine l'avait créée à mon image: c'était une emballée des allures grandes. Elle carburait à la ferveur intime et à l'admiration des foules.

Dès le premier jour, j'avais compris l'axiome: dans la Cité des Ventilateurs, tout ce qui n'était pas splendide était hideux.

Ce qui revient à dire que presque tout était hideux.

Corollaire immédiat: la beauté du monde, c'était moi.

Non que ces sept années de peau, de chair, de cheveux et d'ossature eussent eu de quoi éclipser les créatures de rêve des jardins d'Allah et du ghetto de la communauté internationale.

La beauté du monde, c'était ma longue pavane offerte au jour, c'était la vitesse de mon cheval, c'était mon crâne déployé comme une voile aux souffles des ventilateurs.

Pékin sentait le vomi d'enfant.

Boulevard de la Laideur Habitable, il n'y avait que le bruit du galop pour couvrir les raclements de gorge, l'interdiction de communiquer avec les Chinois et le vide effroyable des regards.

A l'approche de l'enceinte, le coursier ralentit pour permettre aux gardes de m'identifier. Je ne leur parus pas plus suspecte qu'à l'ordinaire.



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