Je pénétrai au sein du ghetto de San Li Tun, où je vivais depuis l'invention de l'écriture, c'est-à-dire depuis près de deux ans, aux environs du néolithique, sous le régime de la Bande des Quatre.


«Le monde est tout ce qui a lieu», écrit Wittgenstein en sa prose admirable.

En 1974, Pékin n'avait pas lieu: je ne vois pas comment je pourrais mieux exprimer la situation.

Wittgenstein n'était pas la lecture privilégiée de mes sept ans. Mais mes yeux avaient précédé le syllogisme ci-dessus pour parvenir à la conclusion que Pékin n'avait pas grand-chose à voir avec le monde.

Je m'en accommodais: j'avais un cheval et une aérophagie tentaculaire dans le cerveau.

J'avais tout. J'étais une interminable épopée.

Je ne me sentais de parenté qu'avec la Grande Muraille: seule construction humaine à être visible depuis la Lune, elle au moins respectait mon échelle. Elle ne ceinturait pas le regard, elle l'entraînait vers l'infini.


Chaque matin, une esclave venait me coiffer.

Elle ne savait pas qu'elle était mon esclave. Elle se croyait chinoise. En vérité, elle n'avait pas de nationalité, puisqu'elle était mon esclave.

Avant Pékin, je vivais au Japon, où l'on trouvait les meilleurs esclaves. En Chine, la qualité des esclaves laissait à désirer.

Au Japon, quand j'avais quatre ans, j'avais une esclave à ma dévotion personnelle. Elle se prosternait souvent à mes pieds. C'était bien.

L'esclave pékinoise ne connaissait pas ces usages. Le matin, elle commençait par peigner mes longs cheveux: elle s'y prenait comme une brute. Je hurlais de douleur et lui administrais maints coups de fouet mentaux. Ensuite, elle me tricotait une ou deux nattes admirables, avec cet art ancestral de la tresse auquel la Révolution culturelle n'avait pas enlevé un poil. Je préférais qu'elle me fît une seule natte: il me semblait que cela convenait mieux à une personne de mon rang.



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