
La nouvelle avait été rapportée par cet homme d'une quarantaine d'années, œil vif et mine décidée, qui apparaissait sur les photos des plus vieux albums de notre grand-mère. Accostant en barque le mur d'un immeuble, il redressait une échelle et grimpait vers l'une des fenêtres du premier étage. C'était Vincent, oncle de Charlotte et reporter de L'Excelsior. Depuis le début du déluge, il sillonnait ainsi les rues de la capitale à la recherche de l'événement clé du jour. Les repas froids du Président en étaient un. Et c'est de la barque de Vincent qu'était prise cette photo époustouflante que nous contemplions sur une coupure de presse jaunie: trois hommes dans une précaire embarcation traversant une vaste étendue d'eau bordée d'immeubles. Une légende expliquait: «Messieurs les députés se rendent à la session de l'Assemblée nationale»…
Vincent enjambait l'appui de la fenêtre et sautait dans les bras de sa sœur Albertine et de Charlotte qui se réfugiaient chez lui durant leur séjour à Paris… L'Atlantide, silencieuse jusque-là, se remplissait de sons, d'émotions, de paroles. Chaque soir, les récits de notre grand-mère libéraient quelque nouveau fragment de cet univers englouti par le temps.
Et puis il y eut ce trésor caché. Cette valise pleine de vieux papiers qui, lorsque nous nous aventurions sous le grand lit dans la chambre de Charlotte, nous angoissait par sa masse obtuse. Nous tirions les serrures, nous relevions le couvercle. Que de paperasses! La vie adulte, dans tout son ennui et tout son inquiétant sérieux, nous coupait la respiration par son odeur de renfermé et de poussière… Pouvions-nous seulement supposer que c'est au milieu de ces vieux journaux, de ces lettres portant des dates inimaginables que notre grand-mère trouverait pour nous la photo des trois députés dans leur barque?
