… C'est Vincent qui avait transmis à Charlotte le goût de ces croquis journalistiques et l'avait incitée à les collectionner en découpant dans les journaux ces reflets éphémères de la réalité. Avec le temps, devait-il penser, ils auraient acquis un tout autre relief, comme ces pièces d'argent teintées de la patine des siècles.


Durant l'une de ces soirées d'été remplies du souffle odorant des steppes, la réplique d'un passant, sous notre balcon, nous tira de nos rêves.

– Non, mais je te jure, ils l'ont dit à la radio: il est sorti dans l'espace!

Et une autre voix, dubitative, répondait en s'éloignant:

– Tu me prends pour un imbécile, ou quoi? «Il est sorti…» Mais là-haut, il n'y a rien où on pourrait sortir. C'est comme sauter de l'avion sans parachute…

Cette discussion nous ramena à la réalité. Autour de nous s'étendait l'énorme empire, puisant un orgueil particulier de l'exploration de ce ciel insondable au-dessus de nos têtes. L'empire avec sa redoutable armée, avec ses brise-glace atomiques éventrant le pôle Nord, avec ses usines qui devaient bientôt produire plus d'acier que tous les pays du monde réunis, avec ses champs de blé qui ondoyaient de la mer Noire jusqu'au Pacifique… Avec cette steppe sans limites.

Et sur notre balcon, une Française nous parlait de la barque qui traversait une grande ville inondée et accostait le mur d'un immeuble… Nous nous secouâmes en essayant de comprendre où nous étions. Ici? Là-bas? Dans nos oreilles s'éteignait le chuchotement des vagues.

Non, ce n'était pas la première fois que nous remarquions ce dédoublement dans notre vie. Vivre auprès de notre grand-mère était déjà se sentir ailleurs. Elle traversait la cour sans jamais aller s'installer sur le banc des babouchkas, l'institution sans laquelle la cour russe n'est pas pensable. Cela ne l'empêchait pas de les saluer très amicalement, de s'enquérir de la santé de celle qu'elle n'avait pas vue depuis quelques jours et de leur rendre un petit service en indiquant, par exemple, le moyen d'enlever aux lactaires salés leur goût un peu acide… Mais en leur adressant ces paroles aimables, elle restait debout.



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