Je comprenais qu'Avdotia ne pouvait se permettre un tel abandon que dans l'appartement de ma grand-mère. Car elle était sûre de ne pas être rabrouée ni mal jugée… Elle finissait sa pénible tournée, courbée sous le poids des énormes bidons. Et quand tout le lait était épuisé, elle montait chez «Choura», les jambes engourdies, les bras lourds. Le plancher toujours propre, nu, gardait une agréable fraîcheur matinale. Avdotia entrait, saluait ma grand-mère et, se débarrassant de ses grosses chaussures, allait s'étendre à même le sol. «Choura» lui apportait un verre d'eau, s'asseyait à côté d'elle sur un petit tabouret. Et elles parlaient doucement avant qu'Avdotia ait le courage de se remettre en route…

Ce jour-là, j'entendis quelques paroles que ma grand-mère adressait à la laitière prostrée dans son bienheureux oubli. Les femmes évoquèrent les travaux dans les champs, la récolte du sarrasin… Et je fus stupéfait en écoutant Charlotte parler de cette vie paysanne en parfaite connaissance de cause. Mais surtout son russe, toujours très pur, très fin, ne jurait pas du tout avec la langue corsée, rude et imagée d'Avdotia. Leur conversation toucha aussi la guerre, sujet inévitable: le mari de la laitière avait été tué au front. Moisson, sarrasin, Stalingrad… Et ce soir, elle allait nous parler de Paris inondé ou lire quelques pages d'Hector Malot! Je sentais un passé lointain, obscur – un passé russe, cette fois – s'éveiller dans les profondeurs de sa vie d'autrefois.

Avdotia se levait, embrassait ma grand-mère et reprenait son chemin qui la menait à travers les champs infinis, sous un soleil de steppe, sur une télègue noyée dans l'océan des hautes herbes et des fleurs… Cette fois-là comme elle sortait de la pièce, je la vis toucher de ses gros doigts de paysanne, et avec une précaution hésitante, la fine statuette sur la commode de notre entrée: une nymphe au corps ruisselant qu'enlaçaient des tiges sinueuses, cette figurine du début du siècle, un des rares éclats d'antan miraculeusement préservés…



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