Aussi bizarre que cela puisse paraître, c'est grâce à l'ivrogne local Gavrilytch que nous pûmes percer le sens de cet ailleurs insolite que portait en elle notre grand-mère. C'était un homme dont on redoutait ne serait-ce que la silhouette chancelante surgissant derrière les peupliers de la cour. Un homme qui bravait les miliciens en bloquant la circulation de la rue principale par le zigzag capricieux de sa démarche, un homme qui fulminait contre les autorités et qui, par ses jurons de tonnerre, faisait vibrer les vitres et balayait la rangée des babouchkas de leur banc. Or, ce même Gavrilytch, croisant ma grand-mère, s'arrêtait et en essayant d'aspirer son haleine chargée des vapeurs de la vodka, articulait avec un respect accentué:

– Bonjour, Charlota Norbertovna!

Oui, il était seul, dans la cour, à l'appeler par son prénom français, légèrement russifié, il est vrai. Mais qui plus est, il avait retenu, on ne savait plus ni quand ni comment, celui du père de Charlotte et il formait ce patronyme exotique – «Norbertovna» -, le comble de la politesse et de l'empressement dans sa bouche. Ses yeux troubles s'éclaircissaient, son corps de géant retrouvait un relatif équilibre, sa tête esquissait une série de hochements un peu désordonnés et il obligeait sa langue macérée dans l'alcool à exécuter ce numéro d'acrobatie sonore:

– Vous allez bien, Charlota Norbertovna? Ma grand-mère répondait à son salut et même échangeait avec Gavrilytch quelques propos non dépourvus d'arrière-pensées éducatives. La cour avait, à ces moments, une mine très singulière: les babouchkas, chassées par l'orageuse entrée en scène de l'ivrogne, se réfugiaient sur le perron de la grande maison en bois face à notre immeuble, les enfants se cachaient derrière les arbres, aux fenêtres on voyait des visages mi-curieux, mi-effrayés. Et dans l'arène, notre grand-mère discutait avec un Gavrilytch apprivoisé.



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