
– Il faut donc l'avoir à tout prix!
– D'Artagnan?
– N'est-ce pas votre avis?
– C'est mon avis; mais vous ne l'aurez pas.
– Pourquoi?
– Parce que nous avons laissé passer le temps. Il était en dissentiment avec la cour, il fallait profiter de ce dissentiment; depuis il a passé en Angleterre, depuis il a puissamment contribué à la restauration, depuis il a gagné une fortune, depuis enfin il est rentré au service du roi. Eh bien! s'il est rentré au service du roi, c'est qu'on lui a bien payé ce service.
– Nous le paierons davantage, voilà tout.
– Oh! monsieur, permettez; d'Artagnan a une parole, et, une fois engagée, cette parole demeure où elle est.
– Que concluez-vous de cela? dit Fouquet avec inquiétude.
– Que pour le moment il s'agit de parer un coup terrible.
– Et comment le parez-vous?
– Attendez… d'Artagnan va venir rendre compte au roi de sa mission.
– Oh! nous avons le temps d'y penser.
– Comment cela?
– Vous avez bonne avance sur lui, je présume?
– Dix heures à peu près.
– Eh bien! en dix heures…
Aramis secoua sa tête pâle.
– Voyez ces nuages qui courent au ciel, ces hirondelles qui fendent l'air: d'Artagnan va plus vite que le nuage et que l'oiseau; d'Artagnan, c'est le vent qui les emporte.
– Allons donc!
– Je vous dis que c'est quelque chose de surhumain que cet homme, monsieur; il est de mon âge, et je le connais depuis trente-cinq ans.
– Eh bien?
– Eh bien! écoutez mon calcul, monsieur: je vous ai expédié M. du Vallon à deux heures de la nuit; M. du Vallon avait huit heures d'avance sur moi. Quand M. du Vallon est-il arrivé?
– Voilà quatre heures, à peu près.
– Vous voyez bien, j'ai gagné quatre heures sur lui, et cependant c'est un rude cavalier que Porthos, et cependant il a tué sur la route huit chevaux dont j'ai retrouvé les cadavres.
