
Aramis le regarda soupçonneux. Il ne pouvait croire, surtout en voyant son ancien ami avec cet humble aspect, qu'il eût fait une si belle fortune.
Alors d'Artagnan, voyant que l'heure des explications était venue, raconta son histoire d'Angleterre.
Pendant le récit, il vit dix fois briller les yeux et tressaillir les doigts effilés du prélat. Quant à Porthos, ce n'était pas de l'admiration qu'il manifestait pour d'Artagnan, c'était de l'enthousiasme, c'était du délire. Lorsque d'Artagnan eut achevé son récit:
– Eh bien? fit Aramis.
– Eh bien! dit d'Artagnan, vous voyez que j'ai en Angleterre des amis et des propriétés, en France un trésor. Si le cœur vous en dit, je vous les offre. Voilà pourquoi je suis venu.
Si assuré que fût son regard, il ne put soutenir en ce moment le regard d'Aramis. Il laissa donc dévier son œil sur Porthos, comme fait l'épée qui cède à une pression toute-puissante et cherche un autre chemin.
– En tout cas, dit l'évêque, vous avez pris un singulier costume de voyage, cher ami.
– Affreux! je le sais. Vous comprenez que je ne voulais voyager ni en cavalier ni en seigneur. Depuis que je suis riche, je suis avare.
– Et vous dites donc que vous êtes venu à Belle-Île? fit Aramis sans transition.
– Oui, répliqua d'Artagnan, je savais y trouver Porthos et vous.
– Moi! s'écria Aramis. Moi! depuis un an que je suis ici je n'ai point une seule fois passé la mer.
– Oh! fit d'Artagnan, je ne vous savais pas si casanier.
– Ah! cher ami, c'est qu'il faut vous dire que je ne suis plus l'homme d'autrefois. Le cheval m'incommode, la mer me fatigue; je suis un pauvre prêtre souffreteux, se plaignant toujours, grognant toujours, et enclin aux austérités, qui me paraissent des accommodements avec la vieillesse, des pourparlers avec la mort. Je réside, mon cher d'Artagnan, je réside.
