
– Eh! mon Dieu! je doute… je doute, parce que je ne vois pas.
– C’est qu’alors vous êtes aveugle: je ne vous traiterai donc plus en saint Pierre, mais en saint Paul, et je vous dirai: «Un jour viendra où tes yeux s’ouvriront.»
– Oh! dit Fouquet que je voudrais croire!
– Vous ne croyez pas! vous à qui j’ai fait dix fois traverser l’abîme où seul vous vous fussiez engouffré; vous ne croyez pas, vous qui de procureur général êtes monté au rang d’intendant, du rang d’intendant au rang de premier ministre, et qui du rang de premier ministre passerez à celui de maire du palais. Mais, non, dit-il avec son éternel sourire… Non, non, vous ne pouvez voir, et, par conséquent vous ne pouvez croire cela.
Et Aramis se leva pour se retirer.
– Un dernier mot, dit Fouquet, vous ne m’avez jamais parlé ainsi, vous ne vous êtes jamais montré si confiant, ou plutôt si téméraire.
– Parce que, pour parler haut, il faut avoir la voix libre.
– Vous l’avez donc?
– Oui.
– Depuis peu de temps alors?
– Depuis hier.
– Oh! monsieur d’Herblay, prenez garde, vous poussez la sécurité jusqu’à l’audace.
– Parce que l’on peut être audacieux quand on est puissant.
– Vous êtes puissant?
– Je vous ai offert dix millions, je vous les offre encore.
Fouquet se leva troublé à son tour.
– Voyons, dit-il, voyons: vous avez parlé de renverser des rois, de les remplacer par d’autres rois. Dieu me pardonne! mais voilà, si je ne suis fou, ce que vous avez dit tout à l’heure.
– Vous n’êtes pas fou, et j’ai véritablement dit cela tout à l’heure.
– Et pourquoi l’avez-vous dit?
– Parce que l’on peut parler ainsi de trônes renversés et de rois créés, quand on est soi-même au-dessus des rois et des trônes… de ce monde.
