
Le fond de son cœur me reste encore une énigme; sans doute est-ce pour cela que je me comprends parfois si mal.
– Mon chéri, tu vois ces grandes pinces? Elles servent à couper des boulons. Eh bien, nous allons en faire un appareil à châtrer les emmerdeurs! Les je-sais-tout, les inspecteurs des impôts, les maris jaloux, les fâcheux, quoi…
– Bien papa…
À Verdelot, notre activité préférée était de fabriquer des objets inutiles – ou d'une utilité relative – dans son atelier. De nos mains naissaient des machines à applaudir surréalistes que l'on actionnait avec une manivelle, des pièges à mouches gigantesques, des échasses à ressorts, de somptueuses mâchoires mécaniques conçues pour prémâcher les aliments, des appareils poétiques qui étaient censés nous faire aimer des femmes; car là était bien la grande affaire de sa vie.
C'est là, dans son atelier, qu'il me fit sentir que nous, les Jardin, étions nés pour aimer. Pendant qu'il rabotait et contrecollait d'imaginaires oiseaux en balsa, il m'expliquait avec fierté que si certaines familles étaient vouées à fournir à la République des bataillons de polytechniciens, ou une brochette de boulangers, nous, nous étions destinés à devenir des amants. À l'entendre, l'affaire ne souffrait aucun débat et si, par nécessité, je devais un jour occuper une fonction rémunérée, il me priait de ne pas y prêter trop d'attention. J'écoutais, en clouant, en vissant, en ponçant.
– Et Président? lui demandai-je un jour. On peut devenir Président de la République, nous? Parce que… ça me plairait bien.
Il posa sa scie, réfléchit un instant et me répondit avec le plus grand sérieux:
– Oui, ça c'est possible… mais quand?
– Quoi quand?
– Quand veux-tu devenir un grand Président?
Il me prenait un peu de court; j'avais neuf ans et ne savais pas trop quoi répondre. Mais son attitude me confirma dans l'idée que l'affaire était jouable puisqu'il ne m'avait demandé qu'une seule chose: quand?
