
– Arrête Pascal!
Le Zubial raccrocha aussitôt, nous expliqua que la répression des forces de l'ordre serait terrible et qu'il nous fallait nous organiser.
– Pour quoi faire? demanda un ami de huit ans qui n'avait pas l'habitude de se rebeller contre le gouvernement.
– Pour résister!
Sans délai, nous barricadâmes la maison. Bouclés les volets! Les coussins du salon nous servirent d'imaginaires sacs de sable, la commode de l'entrée permit de bloquer la porte et, quand tout fut prêt pour le siège, nous commençâmes à inventorier les vivres que nous possédions pour tenir; car, au dire du Zubial, nous serions bientôt cernés par l'assaillant. Au passage nous avalâmes quelques tartines de pâté de canard maison. Les thermos furent remplies de chocolat chaud. Un peu étonnés tout de même, mes amis regardaient avec inquiétude ce monsieur en robe de chambre très agité qui était, à ce qu'on leur avait dit, un écrivain célèbre. Mais leurs doutes se changèrent en panique véritable quand mon père chargea les winchesters pour tirer par la fenêtre les sommations d'usage.
Les détonations réveillèrent ma mère qui, effarée de trouver sa maison transformée en Fort-Chabrol, confisqua les fusils, nous renvoya illico au lit et somma le Zubial de cesser ce genre d'extravagances. L'un de mes copains, enchanté, raconta cette nuit à ses parents; il ne fut plus jamais autorisé à revenir à Verdelot.
Plus tard, je me suis souvent demandé pourquoi il inventait ces moments merveilleux avec un tel enthousiasme. Désirait-il rivaliser avec Buffalo Bill dans notre imaginaire? Peut-être ne savait-il pas comment être père, lui qui demeura toujours un fils; alors, sans doute faisait-il de son mieux. Je crois aussi qu'il voulait désespérément vivre, qu'il craignait pardessus tout de se laisser entortiller dans un quotidien anesthésiant. Alors il se débattait, fabriquait sans relâche des situations, avec la trouille de mourir un jour sans avoir suffisamment exploré sa nature. À moins qu'il n'ait agi ainsi pour m'inoculer le goût de la fiction, dans l'espoir de faire de moi un écrivain…
