
Petit à petit, dans la vision embuée que j'avais de la scène, je m'aperçus qu'elles pleuraient aussi, ces femmes, pas toutes mais la plupart. Que pleuraient-elles? Les souffrances qu'il leur avait infligées? Leur désarroi d'avoir été quittées pour de bon par cet homme qui leur avait fait voir la vraie couleur de l'amour, et de la vie? Ou étais-je en train de fabuler? Mais enfin, elles étaient bien là, avec leur chagrin qui remplissait leurs mouchoirs. Et je les voyais soudain comme des fleurs coupées, inaptes au repiquage, ces femmes qui, pour lui, étaient jadis redevenues des esquisses afin qu'il puisse les terminer, et si souvent les achever.
Lorsque ma crue de larmes fut passée, je les observai une à une, cherchant à lire la trace qu'il avait pu laisser sur chacune d'entre elles. Je restais bien en arrière, à l'abri d'une colonne, de crainte d'être aperçu. Ma physionomie dénonce trop fortement ma filiation; mon regard même trahit de qui je suis le fils. Aucune ne semblait avoir le moindre point commun. Il y en avait des grandes, des rêveuses, des brisées, des radieuses, des provinciales, des pas du tout belles à présent, tout un peuple féminin qui disait les multiples visages de mon père. Seule ma mère, au centre, semblait les fédérer.
