
Alors survint un incident qui allait déterminer ma vie. La choriste qui se trouvait au-dessus de moi, près des grandes orgues, laissa tomber le cahier de son livret sur le dallage du rez-de-chaussée. Le vacarme fut tel dans l'église que presque tout le monde tourna la tête dans ma direction. Un murmure monta de cette assemblée de maîtresses. Je fus reconnu, désigné par ce bruit. Mon regard croisa brièvement celui de ma mère. Une gêne immense gagna les rangs. C'était mon père qu'elles voyaient en moi. Pris de vertige, je n'eus pas le courage de m'excuser, ou d'avancer une explication; je reculai, encore et encore, jusqu'à ce que je sois hors de la basilique. Sur le parvis, il me sembla tout à coup que son sang coulait dans mes veines, que j'étais terriblement lui, en tout cas plus que je n'avais jamais accepté de l'être. Seize années de fuite venaient de se clore, brutalement.
Oui, j'étais bien le fils de cet homme que mes frères et moi appelions autrefois le Zubial; c'était son nom de père, comme d'autres ont un nom de scène. Il fut inventé par Emmanuel, mon frère aîné, et repris par la fratrie. Le surnom est chez les Jardin une habitude, un tic tribal, tant il nous a toujours paru nécessaire de donner un nom qui soit vraiment propre aux individus singuliers de notre famille.
Soudain, sur ce parvis ensoleillé, je me suis senti le droit d'écrire sur le Zubial, de ne plus étouffer ce livre que je bouture depuis mes quinze ans sur l'arbre de mes chagrins, ce livre que j'ai commencé dès que son corps fut froid, peut-être pour le retenir, ce livre qui me fit découvrir que l'écriture serait pour moi fille de son absence, ce livre que je n'ai pas osé publier en premier parce que lui avait déjà tant écrit sur son propre père, ce livre sur ce désespéré follement gai qui fut l'un des plus surprenants amants de ce siècle, sur ce drôle de zèbre qui hante tous mes romans.
