Accroupi près de l'âtre, j'ai tourné la tête et j'ai vu Juliette. Elle était assise dans un fauteuil bas, tout près, et elle contemplait le feu avec ce regard qui est le sien: concentration respectueuse sur la chose, en l'occurrence sur ce pauvre foyer.

Saisissement: elle n'avait pas changé d'un pouce, non pas depuis notre mariage, mais depuis notre première rencontre. Elle avait un peu grandi – très peu -, ses cheveux avaient blanchi, tout le reste, c'est-à-dire tout, était pareil à un point hallucinant.

Ce regard qu'elle avait pour le feu, c'était celui qu'elle avait pour l'institutrice, en classe. Ces mains posées sur ses genoux, ce port de tête immobile, ces lèvres calmes, cet air sage d'enfant intrigué d'être présent: je savais depuis toujours qu'elle n'avait pas changé, pourtant je ne l'avais jamais su à ce point.

Cette révélation m'a broyé d'émotion. Je ne veillais plus à la flambée précaire, je n'avais d'yeux que pour la fillette de six ans avec laquelle je vivais depuis près de soixante ans.

Je ne sais pas combien de minutes cela a duré. Soudain, elle a tourné la tête vers moi et elle a vu que je la regardais. Elle a murmuré:

– Le feu ne brûle plus.

J'ai dit, comme si c'était une réponse:

– Le temps n'existe pas..

Je n'avais jamais été aussi heureux de ma vie.


Une semaine après notre arrivée à la Mai son, nous avions la conviction de n'avoir jamais habité ailleurs.

Un matin, nous avons pris la voiture pour aller au village acheter des provisions. L'épicerie de Mauves nous ravissait: elle ne vendait pas grand-chose et cette absence de choix nous mettait dans une joie inexplicable.



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