
En rentrant, j'ai observé:
– Tu vois, la cheminée du voisin ne fume pas. On peut vivre ici depuis longtemps et ne pas être encore capable de faire du feu.
Juliette n'en revenait pas que nous ayons un garage: nous n'en avions jamais eu. Comme j'en fermais la porte, elle dit:
– Pour la voiture aussi, cette maison est la Maison.
J'entendais les majuscules. Je souriais.
Nous avions rangé les provisions. La neige recommençait à tomber. Ma femme déclara que nous avions bien fait d'aller aux commissions le matin. Bientôt, la route serait impraticable.
Cette idée me rendit joyeux – tout me rendait joyeux. Je dis:
– Mon proverbe favori a toujours été: «Pour vivre heureux, vivons cachés.» Nous y sommes, non?
– Oui, nous y sommes.
– Je ne sais plus quel écrivain a ajouté, il n'y a pas longtemps: «Pour vivre cachés, vivons heureux.» C'est encore plus vrai. Et cela nous convient encore mieux.
Juliette regardait la neige tomber. Je ne voyais que son dos, mais je savais comment étaient ses yeux.
L'après-midi même, vers 4 heures, quelqu'un frappa à la porte.
J'allai ouvrir. C'était un gros monsieur qui semblait plus âgé que moi.
– Je suis monsieur Bernardin. Votre voisin.
Qu'un voisin vienne faire la connaissance de nouveaux arrivants, a fortiori dans une clairière bâtie de deux maisons en tout et pour tout, quoi de plus normal? En outre, il n'y avait pas plus quelconque que le visage de cet homme. Je me souviens pourtant d'être resté figé d'ahurissement, comme Robinson lors de sa rencontre avec Vendredi.
Quelques secondes pesèrent avant que je prenne conscience de mon impolitesse et que je prononce les paroles attendues:
– Bien sûr. Vous êtes le docteur. Entrez.
Quand il fut au salon, j'allai chercher Juliette. Elle eut l'air apeuré. Je souris.
– Ce n'est rien qu'une petite visite de courtoisie, chuchotai-je.
