
– Il ne neige plus. Heureusement. Vous avez vu ce qui est tombé cette nuit?
– Oui.
– Neige-t-il autant, chaque hiver, ici?
– Non.
– La route est-elle parfois bloquée par la neige?
– Parfois.
– Le reste-t-elle longtemps?
– Non.
– Ah. La voirie s'en occupe vite?
– Oui.
– Tant mieux.
Si, à mon âge, je me souviens avec une telle précision d'une conversation vieille d'un an et d'une insignifiance pareille, c'est à cause de la lenteur des réponses du docteur. A chacune des questions précitées, il mettait un quart de minute avant de réagir.
Après tout, de la part d'un homme qui semblait avoir soixante-dix ans, c'était normal. Je pensai que, dans cinq années, je l'aurais peut-être rejoint.
Timide, Juliette vint s'asseoir à côté de monsieur Bernardin. Elle le contemplait avec ce regard que j'ai déjà décrit, fait d'attention respectueuse. Ses yeux à lui restaient dans le vague.
– Encore une tasse de café, monsieur? demanda-t-elle.
Il refusa. «Non.» Je fus un rien choqué par l'absence de «merci» et de «madame». Il était clair que les mots «oui» et «non» constituaient l'essentiel de son vocabulaire. Quant à moi, je commençais à me demander pourquoi il s'incrustait. Il ne disait rien et n'avait rien à dire. Un soupçon s'insinua en ma pensée:
– Etes-vous bien chauffé, chez vous, monsieur?
– Oui.
Ma tournure d'esprit expérimentale me poussa néanmoins à prolonger l'examen, histoire d'explorer les limites de son laconisme.
– Vous n'avez pas de feu ouvert, je crois?
– Non.
– Vous vous chauffez au gaz?
– Oui.
– Ça ne vous pose pas de problème?
– Non.
Cela ne s'arrangeait pas. J'essayai une question à laquelle il n'était pas possible de répondre par oui ou par non:
– Comment occupez-vous vos journées?
Silence. Son regard se courrouça. Il plissa les lèvres, comme si je l'avais offensé. Ce mécontentement muet m'impressionna au point de me faire honte.
