
Attendri, je volai à son secours:
– Comme c'est gentil à vous de nous avoir tenu compagnie! Mais votre femme doit s'inquiéter de votre absence.
Il ne répondit rien, enfila son manteau, prit congé et sortit.
Je le regardai s'éloigner en réprimant mon envie de rire. Quand il fut à distance, je dis à Juliette:
– Pauvre monsieur Bernardin! Comme sa visite de courtoisie lui a pesé!
– Il n'a pas beaucoup de conversation.
– Quelle chance! Voici un voisin qui ne nous dérangera pas.
Je serrai ma femme dans mes bras en murmurant:
– Te rends-tu compte à quel point nous sommes seuls, ici? Te rends-tu compte à quel point nous allons être seuls?
Nous n'avions jamais rien voulu d'autre.
C'était un bonheur sans nom.
Comme disait le poète cité par Scutenaire: «On n'est jamais assez rien du tout.»
Le lendemain, vers 4 heures, monsieur Bernardin vint frapper à la porte.
Comme je le faisais entrer, je pensai qu'il allait nous annoncer la visite de courtoisie de madame Bernardin.
Le docteur prit le même fauteuil que la veille, accepta une tasse de café et se tut.
– Comment allez-vous depuis hier?
– Bien.
– Votre femme nous fera-t-elle, elle aussi, l'honneur d'une visite?
– Non.
– J'espère qu'elle va bien?
– Oui.
– Forcément. La femme d'un médecin ne peut pas être en mauvaise santé, n'est-ce pas?
– Non.
Je m'interrogeai un instant sur ce non, songeant aux règles logiques des réponses aux questions négatives. J'eus la sottise d'enchaîner:
– Si vous étiez un Japonais ou un ordinateur, je serais forcé de conclure que votre femme est malade.
Silence. Une bouffée de honte m'assaillit.
– Excusez-moi. J'ai été professeur de latin pendant près de quarante années et je m'imagine parfois que les gens partagent mes obsessions linguistiques.
Silence. Il me sembla que monsieur Bernardin regardait par la fenêtre.
